Nous nous proposons de confronter deux demarches menees a une cinquantaine d’annees d’intervalle par deux auteurs qui s’ignorent mutuellement, et qu’a priori, rien ne rapproche : Ferdinand de Saussure et Tristan Tzara. Le pere de la linguistique generale et le poete dadaiste ont en commun d’avoir elabore sur deux corpus de textes, nous le verrons, radicalement differents, un mode de lecture singulier qui se caracterise par la recherche d’un phenomene poetique auquel ils ont donne le meme nom, celui d’anagramme. De fait, l’anagramme de Saussure et l’anagramme de Tzara sont deux realites differentes1. De meme, leurs travaux ne poursuivent les memes objectifs ni n’adoptent les memes methodes. Ils consistent neanmoins a faire apparaitre dans les textes etudies, par la mise en place d’un protocole complexe, des syntagmes anagrammatises, c’est-a-dire des enonces a l’etat latents. En cela, il apparait que ces deux chercheurs se livrent a une operation caracteristique du travail philologique, celle de la restitution. Des rapprochements entre les demarches de Saussure et de Tzara ont, par le passe, deja ete esquisses2. Il ne s’agit pas ici d’inventorier toutes les similitudes et les dissemblances que celles-ci peuvent presenter. Il n’entre pas non plus dans notre propos de discuter de la validite de chacune de ces theories anagrammatiques. Ce qui nous interessera, en revanche, est la dimension proprement philologique de ces deux recherches reposant sur le postulat identique d’un mode
{"title":"Sur une philologie anagrammatique : rencontre d’un linguiste (Saussure) et d’un poète (Tzara).","authors":"Pierre-Yves Testenoire","doi":"10.58282/lht.822","DOIUrl":"https://doi.org/10.58282/lht.822","url":null,"abstract":"Nous nous proposons de confronter deux demarches menees a une cinquantaine d’annees d’intervalle par deux auteurs qui s’ignorent mutuellement, et qu’a priori, rien ne rapproche : Ferdinand de Saussure et Tristan Tzara. Le pere de la linguistique generale et le poete dadaiste ont en commun d’avoir elabore sur deux corpus de textes, nous le verrons, radicalement differents, un mode de lecture singulier qui se caracterise par la recherche d’un phenomene poetique auquel ils ont donne le meme nom, celui d’anagramme. De fait, l’anagramme de Saussure et l’anagramme de Tzara sont deux realites differentes1. De meme, leurs travaux ne poursuivent les memes objectifs ni n’adoptent les memes methodes. Ils consistent neanmoins a faire apparaitre dans les textes etudies, par la mise en place d’un protocole complexe, des syntagmes anagrammatises, c’est-a-dire des enonces a l’etat latents. En cela, il apparait que ces deux chercheurs se livrent a une operation caracteristique du travail philologique, celle de la restitution. Des rapprochements entre les demarches de Saussure et de Tzara ont, par le passe, deja ete esquisses2. Il ne s’agit pas ici d’inventorier toutes les similitudes et les dissemblances que celles-ci peuvent presenter. Il n’entre pas non plus dans notre propos de discuter de la validite de chacune de ces theories anagrammatiques. Ce qui nous interessera, en revanche, est la dimension proprement philologique de ces deux recherches reposant sur le postulat identique d’un mode","PeriodicalId":105502,"journal":{"name":"Fabula-Lht : Poétique de la philologie","volume":"64 1","pages":"0"},"PeriodicalIF":0.0,"publicationDate":"2013-11-30","publicationTypes":"Journal Article","fieldsOfStudy":null,"isOpenAccess":false,"openAccessPdf":"","citationCount":null,"resultStr":null,"platform":"Semanticscholar","paperid":"130712127","PeriodicalName":null,"FirstCategoryId":null,"ListUrlMain":null,"RegionNum":0,"RegionCategory":"","ArticlePicture":[],"TitleCN":null,"AbstractTextCN":null,"PMCID":"","EPubDate":null,"PubModel":null,"JCR":null,"JCRName":null,"Score":null,"Total":0}
« Interpolation : voir emendation »L’interpolation n’a pas tres bonne reputation. Une interpolation est « grossiere » ou encore « maladroite »1, quand elle n’est pas diabolique : Chez Tertullien, le diable est interpolateur, car il fausse et contrefait la creation divine, ou intercale l’ivraie dans le bon grain seme par Dieu (« interpolator segetis frumentariae2 »). Meme si l’on en reste au seul domaine de la philologie, la notion d’interpolation renvoie d’abord a un defaut du texte que doit corriger le philologue. Sorte de pendant de la lacune, le terme designe, en effet, un trop plein de texte, plus precisement l’insertion dans un texte d’une phrase ou d’un passage qui n’est pas de l’auteur. Elle appelle, en premiere analyse, non pas tant une analyse litteraire, qu’une emendation, ou tout au moins un reperage, chasse a l’inauthentique que faciliterait son caractere grossier ou maladroit. « Interpolation : voir emendation », comme le rappelle un Dictionnaire des termes litteraires paru recemment3. D’un point de vue philologique, l’interpolation constitue donc un defaut du texte ; elle emane, en outre, d’une tentative de parasiter l’acte de creation originale en modifiant partiellement l’œuvre, en y greffant des morceaux inauthentiques. Or si l’on passe de l’edition textuelle a la poetique, l’interpolation n’est plus une maniere de defigurer la creation, mais une technique d’ecriture, un moyen de creation comme un autre. Le terme renvoie bien a une insertion dans le texte, ma
{"title":"Pour une poétique de l’interpolation","authors":"S. Rabau","doi":"10.58282/lht.828","DOIUrl":"https://doi.org/10.58282/lht.828","url":null,"abstract":"« Interpolation : voir emendation »L’interpolation n’a pas tres bonne reputation. Une interpolation est « grossiere » ou encore « maladroite »1, quand elle n’est pas diabolique : Chez Tertullien, le diable est interpolateur, car il fausse et contrefait la creation divine, ou intercale l’ivraie dans le bon grain seme par Dieu (« interpolator segetis frumentariae2 »). Meme si l’on en reste au seul domaine de la philologie, la notion d’interpolation renvoie d’abord a un defaut du texte que doit corriger le philologue. Sorte de pendant de la lacune, le terme designe, en effet, un trop plein de texte, plus precisement l’insertion dans un texte d’une phrase ou d’un passage qui n’est pas de l’auteur. Elle appelle, en premiere analyse, non pas tant une analyse litteraire, qu’une emendation, ou tout au moins un reperage, chasse a l’inauthentique que faciliterait son caractere grossier ou maladroit. « Interpolation : voir emendation », comme le rappelle un Dictionnaire des termes litteraires paru recemment3. D’un point de vue philologique, l’interpolation constitue donc un defaut du texte ; elle emane, en outre, d’une tentative de parasiter l’acte de creation originale en modifiant partiellement l’œuvre, en y greffant des morceaux inauthentiques. Or si l’on passe de l’edition textuelle a la poetique, l’interpolation n’est plus une maniere de defigurer la creation, mais une technique d’ecriture, un moyen de creation comme un autre. Le terme renvoie bien a une insertion dans le texte, ma","PeriodicalId":105502,"journal":{"name":"Fabula-Lht : Poétique de la philologie","volume":"46 1","pages":"0"},"PeriodicalIF":0.0,"publicationDate":"2013-11-30","publicationTypes":"Journal Article","fieldsOfStudy":null,"isOpenAccess":false,"openAccessPdf":"","citationCount":null,"resultStr":null,"platform":"Semanticscholar","paperid":"133386772","PeriodicalName":null,"FirstCategoryId":null,"ListUrlMain":null,"RegionNum":0,"RegionCategory":"","ArticlePicture":[],"TitleCN":null,"AbstractTextCN":null,"PMCID":"","EPubDate":null,"PubModel":null,"JCR":null,"JCRName":null,"Score":null,"Total":0}
« Comme tout le monde le sait » : tels etaient les premiers mots de mon recit. En fait, je soupconne que la plupart de mes lecteurs n’ont jamais entendu parler de cette histoire. De nos jours, quiconque connait un tant soit peu la culture occidentale a entendu parler de Sappho, mais combien savent qu’elle aimait Phaon et s’est suicidee en se jetant du rocher de Leucas ? Ceux qui n’auraient jamais entendu parler de cette histoire n’ont pas a incriminer la formation qu’on leur a donnee. Bien au contraire, dans le contexte du vingtieme siecle, ils ont recu une excellente education. Dans notre culture contemporaine, Sappho est avant tout l’embleme de l’homosexualite feminine – c’est en son honneur que les mots « sapphique » et « lesbienne » s’appliquent a ce phenomene –, ce n’est qu’ensuite seulement qu’on la connait comme l’auteur de poemes dont un petit nombre subsiste, souvent a l’etat de fragments, bien que certains d’entre eux possedent une grande notoriete, au moins en traduction, meme en dehors du petit cercle des instituts de philologie. Quant aux details de sa biographie, ils ne suscitent guere l’interet aujourd’hui, en dehors des quelques romans historiques qui lui sont consacres2. Il y a deux siecles, au contraire, la situation etait exactement inverse. L’histoire par laquelle j’ai commence resume un roman d’Alessandro Verri, intitule Le Avventure di Saffo, poetessa di Mitilene, publie pour la premiere fois en 17813. Aujourd’hui, on a presque oublie ce roman, mais il y
“大家都知道”,这是我故事的第一句话。事实上,我怀疑我的大多数读者从未听说过这个故事。如今,任何对西方文化有所了解的人都听说过萨福,但有多少人知道她爱Phaon,并从Leucas的岩石上跳下自杀?那些从未听说过这个故事的人不必指责他们所接受的训练。相反,在20世纪的背景下,他们接受了良好的教育。我们当代文化中的女性,首先是Sappho l’embleme l’homosexualite—这是荣誉,字«sapphique»和«»欧洲发行—适用于男女同性恋一样,只有在这之后我们知道作者poemes其中为数不多的存在,往往已经是国家的,尽管其中一些片段possedent很大的认识,至少在翻译之外,连小圆语文学研究所。至于他传记的细节,除了少数几本关于他的历史小说外,如今人们对他的兴趣不大。相反,两个世纪前,情况正好相反。我开始的故事总结了亚历山德罗·维里(alessandro Verri)的小说《米提利尼诗人萨福的冒险》(the Avventure di Saffo, poetessa di Mitilene),于17813年首次出版。今天,我们几乎忘记了这部小说,但有
{"title":"Réflexions de Sappho","authors":"G. Most, S. Rabau, Marie de Gandt","doi":"10.58282/lht.832","DOIUrl":"https://doi.org/10.58282/lht.832","url":null,"abstract":"« Comme tout le monde le sait » : tels etaient les premiers mots de mon recit. En fait, je soupconne que la plupart de mes lecteurs n’ont jamais entendu parler de cette histoire. De nos jours, quiconque connait un tant soit peu la culture occidentale a entendu parler de Sappho, mais combien savent qu’elle aimait Phaon et s’est suicidee en se jetant du rocher de Leucas ? Ceux qui n’auraient jamais entendu parler de cette histoire n’ont pas a incriminer la formation qu’on leur a donnee. Bien au contraire, dans le contexte du vingtieme siecle, ils ont recu une excellente education. Dans notre culture contemporaine, Sappho est avant tout l’embleme de l’homosexualite feminine – c’est en son honneur que les mots « sapphique » et « lesbienne » s’appliquent a ce phenomene –, ce n’est qu’ensuite seulement qu’on la connait comme l’auteur de poemes dont un petit nombre subsiste, souvent a l’etat de fragments, bien que certains d’entre eux possedent une grande notoriete, au moins en traduction, meme en dehors du petit cercle des instituts de philologie. Quant aux details de sa biographie, ils ne suscitent guere l’interet aujourd’hui, en dehors des quelques romans historiques qui lui sont consacres2. Il y a deux siecles, au contraire, la situation etait exactement inverse. L’histoire par laquelle j’ai commence resume un roman d’Alessandro Verri, intitule Le Avventure di Saffo, poetessa di Mitilene, publie pour la premiere fois en 17813. Aujourd’hui, on a presque oublie ce roman, mais il y","PeriodicalId":105502,"journal":{"name":"Fabula-Lht : Poétique de la philologie","volume":"41 1","pages":"0"},"PeriodicalIF":0.0,"publicationDate":"2013-11-30","publicationTypes":"Journal Article","fieldsOfStudy":null,"isOpenAccess":false,"openAccessPdf":"","citationCount":null,"resultStr":null,"platform":"Semanticscholar","paperid":"124119406","PeriodicalName":null,"FirstCategoryId":null,"ListUrlMain":null,"RegionNum":0,"RegionCategory":"","ArticlePicture":[],"TitleCN":null,"AbstractTextCN":null,"PMCID":"","EPubDate":null,"PubModel":null,"JCR":null,"JCRName":null,"Score":null,"Total":0}
A mon pereEn 1745, soit quelques deux cent seize ans avant la parution de Pale Fire et deux cent cinquante quatre ans avant qu’Eric Chevillard ne publie Les Œuvres posthumes de Thomas Pilaster, un certain Hyacynthe Cordonnier, dit Saint Hyacynthe, fit paraitre sous le nom de Matanasius Chrisostome, un etrange et fantaisiste ouvrage intitule Le Chef d’œuvre d’un inconnu, Poeme heureusement decouvert, et mis au jour avec des Remarques savantes et recherchees1. A lire l’epais et bigarre apparat critique qui precede le « chef d’œuvre », en fait une innocente et plate chanson, a parcourir les remarques qui, de rapprochements en paralleles plus savants les uns que les autres, evoquent toute une bibliotheque composite et touffue, d’Homere a Fontenelle, on renoncera vite a prendre Matanasius Chrisostome au serieux, pas plus que l’on ne prend au serieux le John Shade de Nabokov ou le Marson de Chevillard. On se persuadera que ces gloses philologiques sur un texte fictif sont pretextes a divagation, que la fausse erudition n’est qu’une autre maniere de donner voie au plaisir de la fantaisie et de l’ecriture. Dans tous ces cas, et dans quelques autres, la fiction philologique est pretexte a l’ecriture, le commentaire savant est imite pour l’invention verbale qu’il autorise. Du travail philologique, on ne retient donc pas qu’il vise a etablir une verite du texte – d’ailleurs les textes commentes eux-memes ne sont-ils pas forges pour l’occasion ? – mais plutot qu’il permet d’inventer des
A my pereEn 1745,之前几名16岁出版Pale Fire和二百五十四年之前,eric Chevillard Thomas Pilaster不上传的作品,一定Hyacynthe鞋匠说,圣人Hyacynthe fit,看起来原名Matanasius Chrisostome作品、一个奇怪且异想天开的下摆无名一件杰作,所幸decouvert诗,并揭露与博学和recherchees1的话。l’epais bigarre并阅读了官员的批评precede«»杰作,其实一个扁平的天真和备注,浏览了那些歌,以调节彼此平行,彼此更博学,evoquent整整复合图书馆和浓密,d’Homere特内尔教授,人们很快就放弃了采取了Matanasius Chrisostome当回事,也就得认真对待约翰纳博科夫是从远处或Chevillard马森。人们会相信,这些对虚构文本的文献学注释是离题的借口,虚假的博学只是另一种给幻想和写作带来乐趣的方式。在所有这些情况下,以及在其他一些情况下,语言学小说是圣经的借口,学术评论被模仿,因为它允许口头发明。因此,从语言学的工作中,我们没有注意到它的目的是建立文本的真理——顺便说一下,评论文本本身不是为此而锻造的吗?-相反,它允许发明
{"title":"Présentation : La philologie et le futur de la littérature.","authors":"S. Rabau","doi":"10.58282/lht.817","DOIUrl":"https://doi.org/10.58282/lht.817","url":null,"abstract":"A mon pereEn 1745, soit quelques deux cent seize ans avant la parution de Pale Fire et deux cent cinquante quatre ans avant qu’Eric Chevillard ne publie Les Œuvres posthumes de Thomas Pilaster, un certain Hyacynthe Cordonnier, dit Saint Hyacynthe, fit paraitre sous le nom de Matanasius Chrisostome, un etrange et fantaisiste ouvrage intitule Le Chef d’œuvre d’un inconnu, Poeme heureusement decouvert, et mis au jour avec des Remarques savantes et recherchees1. A lire l’epais et bigarre apparat critique qui precede le « chef d’œuvre », en fait une innocente et plate chanson, a parcourir les remarques qui, de rapprochements en paralleles plus savants les uns que les autres, evoquent toute une bibliotheque composite et touffue, d’Homere a Fontenelle, on renoncera vite a prendre Matanasius Chrisostome au serieux, pas plus que l’on ne prend au serieux le John Shade de Nabokov ou le Marson de Chevillard. On se persuadera que ces gloses philologiques sur un texte fictif sont pretextes a divagation, que la fausse erudition n’est qu’une autre maniere de donner voie au plaisir de la fantaisie et de l’ecriture. Dans tous ces cas, et dans quelques autres, la fiction philologique est pretexte a l’ecriture, le commentaire savant est imite pour l’invention verbale qu’il autorise. Du travail philologique, on ne retient donc pas qu’il vise a etablir une verite du texte – d’ailleurs les textes commentes eux-memes ne sont-ils pas forges pour l’occasion ? – mais plutot qu’il permet d’inventer des","PeriodicalId":105502,"journal":{"name":"Fabula-Lht : Poétique de la philologie","volume":"3 1","pages":"0"},"PeriodicalIF":0.0,"publicationDate":"2008-11-01","publicationTypes":"Journal Article","fieldsOfStudy":null,"isOpenAccess":false,"openAccessPdf":"","citationCount":null,"resultStr":null,"platform":"Semanticscholar","paperid":"114390111","PeriodicalName":null,"FirstCategoryId":null,"ListUrlMain":null,"RegionNum":0,"RegionCategory":"","ArticlePicture":[],"TitleCN":null,"AbstractTextCN":null,"PMCID":"","EPubDate":null,"PubModel":null,"JCR":null,"JCRName":null,"Score":null,"Total":0}